• Eckhart de Hochheim est sans aucun doute l'un des auteurs du Moyen Âge le plus lu, essentiellement pour ses sermons allemands. Le Maître séduit, fascine, enthousiasme.
    Parce qu'il a subi un procès pour hérésie, on fait facilement de lui le chantre d'une spiritualité universelle, incomprise d'un magistère aux vues étroites et bornées ; un guide spirituel, libéré des dogmes sclérosants et affranchi du langage de l'Université.
    De fait, premier dominicain à prêcher en langue vernaculaire, Eckhart invente un langage et des mots, use de métaphores et d'images afin de transmettre au public peu averti qui était le sien - notamment les béguines - une pensée précédemment déployée dans le latin scolastique. Malgré tout, sommes-nous encore vraiment capables, nous modernes, de pénétrer ainsi cette oeuvre dense, difficile, exigeante ?
    Peut-être si, aujourd'hui comme hier, on admet une présence en nous qui, sans cesse recouverte par nos penchants et nos faiblesses, nous rappelle que l'absolu n'a pas déserté la création. Une présence que Maître Eckhart appelle Dieu.

  • L'oeuvre d'Eckhart révèle que le maître s'est appuyé sur Origène pour développer trois thèmes centraux de sa pensée. D'abord, l'usage des principes exégétiques d'Origène, et notamment la recherche du sens spirituel sous l'« écorce de la lettre », conduit Eckhart à une affirmation centrale : la vérité philosophique est contenue dans la révélation, en particulier dans la personne du Christ, source de toute vérité. C'est à partir de cette lecture allégorique qu'il peut développer une anthropologie singulière axée sur la question de la nature de l'image de Dieu en l'homme : Eckhart fait de l'homme l'image du Fils, le même fils que le Fils Premier-né. Associant à cette source les analyses augustiniennes, Eckhart fonde une anthropologie complexe à deux niveaux, l'une qui ressortit de la création - l'image est alors celle du ternaire augustinien mémoire, intelligence et volonté -, l'autre de ce qu'il nomme « le fond incréé et incréable » en l'âme, lieu où la grâce s'épanche. Si donc l'âme en son fond est connaturelle au Verbe, elle est alors capax dei et peut devenir en acte et par grâce le lieu incirconscriptible de la naissance du Verbe. Que le Verbe naisse semper et simul en l'âme, que la grâce de l'Incarnation n'aie d'autre fin que la grâce d'Inhabitation, tels sont les théologoumènes qu'Eckhart développe inlassablement à la suite d'Origène.

  • Eckhart est d'un temps où la spiritualité façonnait la société, accompagnait le développement des villes, guidait les gouvernants. Une époque où les mouvements de l'âme portaient le monde, l'ébranlaient parfois. Auteur d'une oeuvre abondante écrite dans le latin savant mais aussi dans la langue vernaculaire, le maître dominicain a façonné la langue allemande, forgeant des mots nouveaux et jouant avec les métaphores pour exprimer des concepts venus du latin. Le livre propose d'analyser les sources multiples de l'écriture eckhartienne (philosophie grecque, patristique, auteurs chrétiens, penseurs juifs, arabomusulmans) et la dimension littéraire de l'oeuvre, selon les paradigmes classiques (écrit/oral, latin/allemand, expérience/écriture...) mais aussi d'envisager les travaux les plus récents.

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