• Dehors, le bruit des tirs s'intensifie. Rassemblés dans la cour de l'école, les élèves attendent en larmes l'arrivée de leurs parents. La jeune narratrice de ce saisissant premier chapitre ne pleure pas, elle se réjouit de retrouver avant l'heure « son géant ». La main accrochée à l'un de ses grands doigts, elle est certaine de traverser sans crainte le chaos.
    Ne pas se plaindre, cacher sa peur, se taire, quitter à la hâte un appartement pour un autre tout aussi provisoire, l'enfant née à Beyrouth pendant la guerre civile s'y est tôt habituée.
    Son père, dont la voix alterne avec la sienne, sait combien, dans cette ville détruite, son pouvoir n'a rien de démesuré. Même s'il essaie de donner le change avec ses blagues et des paradis de verdure tant bien que mal réinventés à chaque déménagement, cet intellectuel - qui a le tort de n'être d'aucune faction ni d'aucun parti - n'a à offrir que son angoisse, sa lucidité et son silence.
    L'année des douze ans de sa fille, la famille s'exile sans lui à Paris. Collégienne brillante, jeune femme en rupture de ban, mère à son tour, elle non plus ne se sentira jamais d'aucun groupe, et continuera de se réfugier auprès des arbres, des fleurs et de ses chères adventices, ces mauvaises herbes qu'elle se garde bien d'arracher.
    De sa bataille permanente avec la mémoire d'une enfance en ruine, l'auteure de ce beau premier roman rend un compte précis et bouleversant. Ici, la tendresse dit son nom dans une main que l'on serre ou dans un effluve de jasmin, comme autant de petites victoires quotidiennes sur un corps colonisé par le passé.

  • Bleu nuit Nouv.

    Dès l'ouverture de ce monologue, le protagoniste avoue livrer une bataille impitoyable contre la mémoire. Il a développé des techniques infaillibles afin d'éviter que ne resurgissent ses souvenirs. Il n'accepte que deux dates comme balises de son parcours : sa naissance en 1961, et ce 21 mars 2013.
    La veille, un appel téléphonique a fait basculer son existence : la seule femme qu'il ait aimée, et qui l'a quitté voici bien longtemps, vient de mourir.
    Pendant des mois et des années, cet ancien journaliste n'est littéralement pas sorti de chez lui :
    Jamais à court de prétextes justifiant ses absences répétées auprès de sa rédaction, sa vaste culture lui a un temps permis de faire illusion avec des articles brillants écrits sans aller sur le terrain...
    Quand sa lettre de licenciement finit par arriver, il l'accueille avec soulagement. Les quelques mots échangés avec les coursiers livrant le nécessaire à sa vie recluse sont devenus son seul lien avec le monde extérieur.
    Toute tentative de quitter son refuge donnant lieu à des manifestations d'angoisse incontrôlables, il a fini par y renoncer. Même le jour de l'enterrement, après s'être pourtant vêtu avec soin, il n'en a pas été capable. En lieu de quoi, en costume trois-pièces, il s'est mis à vider les placards, ranger, astiquer de fond en comble le décor de son existence obsessionnellement solitaire, pour finalement s'effondrer. C'est le lendemain, ce fameux 21 mars, que, l'esprit vide, il claque définitivement la porte de son appartement et jette les clefs dans une bouche d'égout.
    Dès lors, son domicile devient la rue, et tout particulièrement un périmètre situé autour du cimetière du Père-Lachaise. Les rituels sophistiqués qu'il avait mis en place jusque-là ne suffisant plus à conjurer les réminiscences de son mystérieux passé - ce bleu profond de la mer qui sans cesse le submerge -, il en élabore d'autres. Chaque jour est marqué par un échange fugace avec la figure singulière d'une rue bien précise, des femmes ou des jeunes filles dont il perçoit la détresse ou la singularité. Mais l'euphorie de sa nouvelle vie, qu'il espérait débarrassée de ses hantises, est bien vite grignotée par des éclats de sa mémoire : quand la fantomatique Emma, rencontrée le mardi rue des Partants, mange une pomme, les vergers de son enfance ressurgissent ; le croissant tendu le mercredi par la petite Ella, rue des Amandiers, éveille la saveur des galettes à l'anis de la tante Zeina ; rue du Repos, le vendredi, l'épicerie de son village lui revient... Au fil des semaines et des saisons cependant, c'est la fascinante Layla, princesse orientale installée dans une cabane de cartons rue du Retrait, qui va l'obséder jusqu'à ce que cède la digue de plus en plus fragile qui le séparait de l'enfer. Tout chez elle le ramène à sa mère, et notamment son parfum, « savant mélange de crème hydratante, d'iode et de jasmin » - et à la violence qui l'avait arraché à elle.
    Renonçant à lutter contre l'insoutenable déferlante des images, que ni les rituels, ni la drogue, ni l'alcool n'ont pu tenir en laisse, il baisse la garde... Ses nuits tourmentées, sur lesquelles veille la fidèle Minuit, une chienne rencontrée sur une tombe au Père-Lachaise, il va les consacrer à une longue adresse à Layla, trouvant enfin à qui confier le cauchemar éveillé dans lequel il se débat depuis si longtemps, et qu'il avait si fort essayé de fuir en venant s'installer de l'autre côté de la Méditerranée.
    Bouleversant portrait d'un homme en proie à ses fantômes, Bleu nuit est un livre d'une puissante humanité, celle de ces laisséspour- compte rencontrés dans la rue, et celle d'un magnifique personnage, sombre et lumineux à la fois, luttant de toutes ses forces pour échapper au pire.

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