Hors D'atteinte

  • Dans Rue des Pâquerettes (Hors d'atteinte, 2019), Mehdi Charef revenait sur son arrivée en France en 1962, dans le bidonville de Nanterre. Une fois celui-ci détruit, Vivants décrit la cité de transit dans laquelle il est relogé. Au sein de ce provisoire que les pères rêvent encore de quitter pour rentrer chez eux, la vie s'organise peu à peu. Mehdi Charef, qui voit son expérience de l'Algérie natale se transformer progressivement en souvenirs, consignés comme autant d'impressions sensibles, prend conscience des injustices qui l'entourent. Il le sait : seules l'école et la maîtrise du français lui permettront d'échapper à l'usine, avenir auquel on le destine, et de transmettre sa colère, mais aussi sa joie d'être en vie.

  • Dans le hall d'entrée, mon père s'arrête face aux boîtes aux lettres. Il y en a trente-deux. Il les fixe, cherche notre nom. Soudain ému, il avance d'un pas et tend un doigt vers l'étiquette blanche où est écrit "Charef" . Je ne dis rien. Il y a des hommes, beaucoup, qui rêvent de voir leur nom briller en rouge, en lettres larges, encadré de néons multicolores, scintillant, clignotant, en haut d'une affiche, sur un fronton.
    Mon père voit son nom à la hauteur de ses yeux et déjà, il n'en revient pas. L'exil qu'il nous a fait subir, les bidonvilles, la sordide cité de transit, il sait qu'on en a souffert. Mais il a réussi, mon papa. Maintenant il respire, et nous aussi. Années 1970. A l'usine où le fils travaille pour compléter la paie du père, au HLM où toute la famille est enfin installée, s'ajoutent les cheveux longs, les bottes à talons, les virées en boîte, Jimi Hendrix et Janis Joplin.
    Dans cette cité mille fois rêvée, enfin habitée, souffle un nouveau vent de liberté. La Cité de mon père est le septième roman de Mehdi Charef, né en 1952, qui a notamment publié Le Thé au harem d'Archi Ahmed (1983) et réalisé onze films.

  • Et comme elle semble lire tes blessures avec un certain respect, tu voudrais que le monde entier l'imite, que le monde entier voie comme ton corps a été souillé pour faire la loi et comme il dégouline encore de vie. Qu'ils se la prennent en pleine tronche, ta vie fracassante, ta vie plus forte que leurs lois, et qu'ils voient que tu existes, ici, dans la beauté et la fierté, en position de combat. Et que plus personne ne tente de faire disparaître des morceaux de ta peau, que plus personne ne regarde ailleurs que vers ton corps marqué par la lutte, ton corps bruyant de colère. À eux l'obscurité, à toi l'éclat.

    D'un côté, la violence de la police et des lois. De l'autre, la force de la boxe. Avec l'humilité et le courage de ceux qu'on a cherché à meurtrir, un corps se déploie peu à peu envers et contre le monde qui le contraint.

    Née en région parisienne en 1994, Elsa Vallot a grandi entre l'île de la Réunion et le XVIIIe arrondissement de Paris. Doctorante en littérature et théorie critique à l'université de Californie du Sud (Los Angeles), elle se passionne pour le rap, la musique hip-hop, la boxe thaïlandaise, l'histoire des luttes populaires, les féminismes et les antiracismes. Elle vit et écrit à Barbès, entourée de ses voisins et amis.

  • Pour conserver son pouvoir face à la majorité noire qui augmentait et se révoltait, le gouvernement a chargé une commission d'aller enquêter sur le racisme institutionnel dans le monde entier. En Australie, aux Pays-Bas, aux Etats-Unis, ses membres ont observé ce qui était efficace et ce qui ne l'était pas. De retour en Afrique du Sud, ils ont élaboré le système d'oppression raciste le plus extrême que l'humanité ait jamais connu.
    Trevor Noah naît en 1984 à Johannesbourg d'une mère noire et d'un père blanc. Sous l'apartheid, qui interdit les relations interraciales, son existence même est déjà un crime. Malgré le racisme et la violence qui l'entourent, il multipliera les subterfuges afin de mener une vie libre... et drôle.

  • Depuis mai 2017, Piment et son collectif originaire des quatre coins de la francophonie questionnent deux fois par mois l'actualité culturelle, politique et sociétale française dans une émission diffusée sur Radio Nova. Fondé sur leurs expériences et leurs observations, cet abécédaire à la forme inédite, issu de ces questionnements, est conçu comme un guide pour aider à naviguer dans une société dite «postcoloniale».
    Il met au jour les particularités du contexte dans lequel évoluent les noirs en France aujourd'hui, bien souvent incompris par les médias grand public, ou confondu avec celui des États-Unis.
    Il est assaisonné à la sauce Piment : irrévérencieux, sarcastique, narquois, sans langue de bois.

  • Je les revoisdans la brume épaisse de l'aube, pendant la saison des pluies. Ce n'étaient que des femmes. Elles arrivaient silencieusement dans une longue pirogue de bois et accostaient un peu à l'écart de l'embarcadère. Deux ou trois rameuses restaient dans le bateau pendant qu'une dizaine d'autres descendaient sur la terre ferme. Elles étaient toutes nues, la peau presque noire avec des reflets rouges, leurs longs cheveux couvrant leurs parties intimes.
    Elles se promenaient d'un pas souple dans les rues avec leurs petites filles. Elles avaient l'air de savoir exactement où elles allaient. On raconte qu'au xvie siècle, des conquistadors espagnols ont affronté une armée de femmes semblables à celles de leurs récits mythologiques, qui leur inspira le nom de cette région : "Amazonie" . On raconte aussi qu'un peuple féminin, les Icamiabas, y a longtemps vécu à l'écart des hommes.
    Les femmes qui se racontent dans ce livre doivent une grande part de leur combativité à ces guerrières qui n'ont peut-être jamais existé - ou qui existent peut-être encore. Nina Almberg réalise des reportages et des documentaires notamment pour Arte radio, France Culture et la RTS. La Dernière Amazone est son premier livre publié.

  • J'ai dix ans. C'est un dimanche, tôt le matin, l'été, et il fait beau. Des éclats de voix. Un meuble qu'on jette au sol et le mur qui vibre sous ma main. Quelque chose de grave se trame : dans ma tête d'enfant, je le sais depuis toujours. Terrifié mais désobéissant, j'ose sortir de ma chambre où on m'a confiné. La porte d'entrée est fracassée. Des uniformes, figés, des visages tendus, des yeux noirs.
    Une femme s'exclame : "Merde, il y a un gamin ! " Orphelin, Thomas grandit entre un internat à la discipline étouffante et l'appartement d'une tante mutique. Une fois adulte, croyant tourner le dos à son milieu d'origine et à la vie qui lui était destinée et après quelques errances, il se voit embauché par une entreprise dénommée France réelle. En plus de sa proximité avec l'extrême droite française, celle-ci s'avère bien plus liée que prévu à ce milieu dont il croyait se détourner et à ses propres parents.
    Né en 1964, Thierry Brun a été steward aux Wagons-lits, vendeur de tissus au marché Saint-Pierre et négociateur boursier. Il a notamment publié Surhumain (Plon, 2010), La ligne de tir (Le Passage, 2012) et Ce qui reste de Candeur (Jigal, 2020).

  • La jeune narratrice de ce roman, originaire d'Afrique, grandit avec un père polygame, trois belles-mères et vingt-deux frères et soeurs. Elle décrit un quotidien qui se partage entre deux étages d'un immeuble en banlieue parisienne, fait de violentes disputes et de jalousies, d'une discipline très stricte imposée par le père, de difficultés à l'école, mais aussi de rapprochements salvateurs.
    Craignant que l'absence de mots chez elle ne la conduise elle-même à la violence, elle apprend peu à peu à les manier. Son entrée dans l'adolescence, avec son invincible "bande de filles" et ses expérimentations nouvelles, ne l'empêchera pas de construire avec les siens un nouveau lien, plus solide et plus aimant.

  • " De livre en livre, tu ne nous désignes pas d'issue ! " s'est un jour entendu dire Tassadit Imache. C'est bien de remuer la boue, l'histoire coloniale, la guerre d'Algérie et le racisme qui en découlent, sans oublier les deux gamins qu'on a laissés mourir à Clichy-sous-Bois en 2005. Mais à condition de nous dire comment en sortir... A l'occasion de la mort de sa mère, une ouvrière française tombée amoureuse d'un ouvrier algérien en pleine guerre d'Algérie, qui l'avait encouragée à écrire pour dire tout ce qui l'avait toujours elle-même étouffée, l'écrivaine s'interroge.
    Pourquoi écrit-elle ? A quoi participe-t-elle en le faisant ? A-t-elle le droit de le revendiquer ? Va-t-elle lutter contre ceux qui cherchent à la faire taire, ou finir d'écrire ?

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