Reseau Canope

  • André Gorz perçoit dans l'organisation politique et économique moderne la menace d'une société dépossédée de ses libertés. En effet, si la rationalité économique poursuivait l'extension de son champ d'application, les individus devraient, bon gré mal gré, s'insérer, pour tous les aspects de leur existence, dans un monde rationalisé et bureaucratisé.
    Marqué par l'existentialisme sartrien, la sociologie de Max Weber et l'économie de Marx, Gorz propose en alternative un projet de société fondé sur une rupture avec l'idéal de la consommation et du travail productiviste. Il est selon lui nécessaire de restreindre le champ des échanges marchands afin de restaurer un espace de réalisation du sujet dans lequel celui-ci peut choisir ses fins et ses valeurs, quitte à produire et consommer moins pour réaliser davantage par lui-même, et garder ainsi le libre contrôle de son existence.

  • Les Essais de Montaigne décrivent et examinent une multitude d'expériences, une diversité dans laquelle les différences excèdent toujours les ressemblances. Ni logique ni antilogique, leur consistance, notamment entre le texte, la pensée et la vie, est oblique et paralogique, à l'épreuve de changements incessants, de « commerces » multiples, toujours dans un souci de réalisation effective.
    Les Essais ne constituent pas un discours continûment philosophique. Ils sont parsemés d'éclaircissements médités, à la fois pertinents (s'inscrivant dans les contextes d'expériences particulières et singulières dont ils procèdent) et conceptuels (de portée universelle), susceptibles d'inspirer et d'éclairer d'autres expériences particulières et singulières.
    Ainsi, la philosophie de Montaigne ne s'arrête à aucune expérience particulière. Rompue au réel indistinct de l'apparaître, elle mobilise et traverse le scepticisme en s'ouvrant à tout ce qui le précède et l'excède ; c'est en ce sens qu'elle est une philosophie de l'expérience.

  • Le problème de la vérité se manifeste principalement chez Foucault de manière critique, dans une certaine mise en question de la solidité des discours qui prétendent la détenir. Toutefois, plutôt que la possibilité de dire la vérité, c'est la possibilité de fonder des actions sur la vérité que les recherches de Foucault ont pu explorer dans des champs aussi variés que la psychiatrie, la politique pénale, la sexualité ou encore le néolibéralisme.
    C'est pourquoi une étude sur la vérité chez Foucault s'analyse selon deux axes fondamentaux, d'une part celui des discours, en tant qu'ils prétendent dévoiler ou renfermer la vérité, et d'autre part celui des actions, en tant que celles-ci se devraient d'être justifiées en vérité.
    Alors que la vérité est habituellement comprise comme une qualité de ce qui est dit, Foucault introduit donc une perspective radicalement nouvelle : vérité du dire dans son rapport à la vie de celui qui l'énonce.

  • Parti d'une critique des philosophies classiques de l'histoire, Marx a posé les fondements d'une conception originale, selon laquelle aucune norme transcendante ne viendrait s'imposer aux hommes. Ses ultimes textes montrent encore un philosophe tenant compte de l'effectivité historique pour remettre en question certaines de ses idées, abandonnant toute « théorie historico-philosophique générale » pour postuler différents modes d'historicité propres aux sociétés. Le matérialisme historique que l'on trouve chez Marx n'est donc pas une pensée figée, dogmatique. S'il demeure fidèle à un certain nombre de postulats fondamentaux, il s'insère dans le mouvement même de l'histoire pour essayer de l'embrasser et de le comprendre : non pas pour l'abolir dans l'élément du concept, comme le fait la pensée hégélienne, mais pour modifier et enrichir le concept lui-même.

  • Le philosophe éclectique qu'est Diderot n'admet rien au titre du préjugé et au privilège de l'ancienneté ou de la tradition ; il est curieux, avide de connaître la variété des représentations et des pratiques humaines. Il faut alors le suivre dans le tableau des cultures et des moeurs de son temps.
    Il y découvre les tensions que recouvrent le naturel et le culturel. Il tente de mettre à jour les processus d'acculturation de l'homme, ce que sont ces processus et ce qu'ils devraient être. Dénonçant les travers d'une culture trop proche ou, à l'opposé, trop éloignée de la nature, Diderot avance ainsi les principes d'une éducation moderne...

  • La question des rapports de la science et de la société se trouve au coeur de la pensée de Comte, depuis ses écrits de jeunesse jusqu'à la Synthèse subjective ou système universel des conceptions propres à l'état normal de l'humanité, publiée en 1856, quelques mois avant sa mort.
    Comte, en effet, avait clairement vu que la science et les savants étaient appelés à occuper une place croissante dans les sociétés modernes. En tant qu'ingénieur, il savait très bien qu'aux yeux des gouvernants et du public, la valeur de la science tient avant tout à ce qu'elle est la base rationnelle de l'action de l'homme sur la nature. Mais l'originalité de sa philosophie positive vient de ce qu'elle rappelle avec force que la science a encore une autre fonction, puisqu'elle est aussi appelée à servir de base spirituelle à l'ordre social. Il convient alors de « hisser la politique au rang des sciences d'observation », de façon à confier aux savants une fonction directement politique et instaurer un nouveau pouvoir spirituel.

  • En définissant dès le début de L'Esprit des lois, les lois comme des rapports nécessaires, Montesquieu entend qu'aucune loi, quelle qu'elle soit, n'est réductible à la simple volonté d'un être, qu'il soit divin ou humain. Si les lois positives sont bien le fait de la volonté d'un législateur, elles ne sont pas pour autant l'expression de son arbitraire. Elles se rapportent à l'ensemble des facteurs qui forment ce que Montesquieu appelle au livre XIX « l'esprit général » d'une nation : elles sont relatives à la nature et au principe du gouvernement établi, au « physique » du pays, à son économie, à la religion des habitants, et finalement à leurs moeurs. Ainsi, avoir l'intelligence de l'ensemble des rapports qui expliquent la singularité d'un peuple, c'est précisément s'élever à « l'esprit des lois ».

  • L'enfant Jean-Jacques, vibrant au spectacle de la fête de Saint-Gervais, comme s'il participait, lui aussi, à la célébration du corps social, est la vérité du philosophe qui, plusieurs années après, réfléchit sur le destin des nations. L'individu et la société se forment l'un par l'autre, selon une dialectique où l'intériorisation individuelle de la relation à autrui fonde la possibilité de la communauté et où le « nous » n'est que l'expansion et la dilatation du « je » parvenu à la pleine conscience de soi.
    Ainsi l'essence du social, dans sa pureté originelle, est une vérité morale vécue de l'intérieur, une expérience à la fois intime et collective et non un ensemble de faits positifs s'imposant de l'extérieur aux individus ; c'est pourquoi les nations s'apparentent à des personnes publiques, dotées d'un sens commun, d'une conscience et d'une volonté communes.

  • La question qui taraude Spinoza est le fruit d'une observation qui est à l'origine de toute sa philosophie : les hommes combattent pour leur servitude comme s'il s'agissait de leur salut. Pourquoi cette conduite insensée ?
    Spinoza montre que les hommes vivent d'abord la politique de manière passionnelle. Il ne s'agira pas de chercher à supprimer ces passions car elles font partie de leur nature, mais de les connaître et les comprendre. La politique conduite selon la raison est alors un moyen de se débarrasser des idéologies serves qui les entretiennent ; et le régime de cette politique est la démocratie. En elle, et par elle, chacun est l'égal de chacun ; elle préserve le droit naturel de persévérer dans l'être, et de vivre et penser librement. En faisant de chacun le législateur, c'est-à-dire le politique par excellence, elle définit les cadres de la liberté de pensée et d'expression, la séparation légale du domaine privé et du domaine public.

  • Pour Giambattista Vico (1668-1744), l'histoire humaine n'est pas réductible à une histoire de l'espèce : elle est constituée par l'action des individus qui partent de leurs propres buts, jugent d'après leur propre décret. Elle échappe donc aux sciences de la nature, et Vico, s'appuyant sur une vision du temps historique strictement conforme au texte biblique, est amené à définir les principes d'une science nouvelle relative à la nature commune des nations. Ainsi, bien que l'antirationalisme de Vico semble valider les jugements qui le placent dans les « anti-Lumières », cette classification est pour le moins hâtive et peut-être même erronée. Vico écrit comme un auteur du XVIe siècle, mais ce qu'il dit anticipe à bien des égards ce qui sera le couronnement des Lumières, à savoir la philosophie de l'histoire de Kant et Hegel.

  • Contrairement à une idée préconçue, selon laquelle l'interprétation est une question de subjectivité, l'art d'interpréter obéit à une approche rationnelle : il suit des règles déterminées et renvoie à des critères définis. La pensée de Leo Strauss (1899-1973) fait ici figure de modèle. Elle propose un discours de la méthode mis en oeuvre dans la lecture de grands textes philosophiques de la tradition antique et moderne. Elle nous permet de mieux répondre à deux questions centrales : à quelles conditions une interprétation peut-elle être tenue pour rigoureuse et légitime ? Quelles sont, mesurées à l'aune de cette exigence rationnelle, les alternatives fondamentales entre les grandes orientations de l'art d'interpréter et quels en sont les enjeux ? Le problème de l'interprétation se montre ici dans toutes ses dimensions : celle de la réflexion sur l'existence et la nature de la vérité, celle du rôle politique de son mode de présentation et celle de la sagesse morale qui les accompagne. Cet ouvrage tente d'éclairer ce problème sous ces divers aspects par l'explicitation du modèle straussien et sa mise en dialogue avec d'autres pensées de l'art d'interpréter.

  • 1900-1914. Entre ces deux dates se produisent des bouleversements intellectuels majeurs. L'un d'eux est longtemps resté méconnu dans la tradition philosophique française : la création de la logique moderne qui rend obsolète la logique traditionnelle et qui, du même coup, sape le fondement de la métaphysique classique. Ce bouleversement a pour auteurs deux hommes : Russell et son étudiant Wittgenstein. Le premier écrit, en 1910, le volume 1 des Principia Mathematica ; le second médite depuis 1913 le Tractatus logico-philosophicus, finalement publié en 1921 en allemand et en 1922 en anglais. Au centre de ce bouleversement, une notion dont l'analyse et l'interprétation vont commander la signification et la portée philosophiques de la logique moderne : la vérité. Russell est conscient de la force et de la pertinence des objections de son cadet. Pourtant, il ne saura admettre, comprendre, ni même entrevoir l'immense portée du refus de Wittgenstein d'introduire dans la logique une référence à un sujet pensant et à des lois de la pensée.

  • En rompant avec la culture dominante de la Renaissance, le moment galiléo-cartésien a façonné notre représentation de ce qu'est une science. Mais il a aussi fondé la physique sur de nouveaux postulats philosophiques et religieux. Ce sont ces présupposés que le matérialisme de Diderot critique au XVIIIe siècle. Il ouvre alors les perspectives d'une nouvelle construction du monde qui éclairent jusqu'aux sciences contemporaines, de la relativité à Ilya Prigogine.

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