Cioran Emil

  • La chute dans le temps

    Cioran Emil

    L'homme, en se lançant dans l'aventure de la conscience, est parvenu à l'antipode de son innocence originelle. La forme de savoir pour laquelle il a opté l'empêche de s'assimiler au monde. En proie à la manie du dépassement, il confond devenir et progrès. Tout change, il est vrai, mais rarement, sinon jamais, pour le mieux, car le «progrès» n'est que la version profane de la chute.
    Tomber de l'éternité dans le temps, ce fut jusqu'à présent la règle ; mais on peut tomber plus bas encore : déchoir du temps même. Cette expérience, cette crise plutôt, il n'est pas exclu que, d'individuelle, elle devienne un jour le fait de tous. Arrivé à cette extrémité, l'homme n'aurait plus qu'une issue : procéder à la conquête d'une seconde innocence et, en recommençant la connaissance, édifier une autre histoire, dégrevée de l'ancienne malédiction.

  • «Selon une légende d'inspiration gnostique, une lutte se déroula au ciel entre les anges, dans laquelle les partisans de Michel vainquirent ceux du Dragon. Les anges qui, irrésolus, se contentèrent de regarder furent relégués ici-bas afin d'y opérer le choix auquel ils n'avaient pu se résoudre là-haut, choix d'autant plus malaisé qu'ils n'emportaient aucun souvenir du combat et encore moins de leur attitude équivoque.
    Ainsi le démarrage de l'histoire aurait pour cause un flottement, et l'homme résulterait d'une vacillation originelle, de l'incapacité où il était, avant son bannissement, de prendre parti. Jeté sur la terre pour apprendre à opter, il sera condamné à l'acte, à l'aventure, et il n'y sera propre que dans la mesure où il aura étouffé en lui le spectateur. Le ciel seul permettant jusqu'à un certain point la neutralité, l'histoire, tout au rebours, apparaîtra comme la punition de ceux qui, avant de s'incarner, ne trouvaient aucune raison de se rallier à un camp plutôt qu'à un autre. On comprend pourquoi les humains sont si empressés d'épouser une cause, de s'agglutiner, de se rassembler autour d'une vérité. Autour de quelle espèce de vérité ?»

  • « Aucune volupté ne surpasse celle qu'on éprouve à l'idée qu'on aurait pu se maintenir dans un état de pure possibilité. Liberté, bonheur, espace - ces termes définissent la condition antérieure à la malchance de naître. La mort est un fléau quelconque ; le vrai fléau n'est pas devant nous mais derrière. Nous avons tout perdu en naissant.
    Mieux encore que dans le malaise et l'accablement, c'est dans des instants d'une insoutenable plénitude que nous comprenons la catastrophe de la naissance. Nos pensées se reportent alors vers ce monde où rien ne daignait s'actualiser, affecter une forme, choir dans un nom, et, où, toute détermination abolie, il était aisé d'accéder à une extase anonyme.
    Nous retrouvons cette expérience extatique lorsque, à la faveur de quelque état extrême, nous liquidons notre identité et brisons nos limites. Du coup, le temps qui nous précède, le temps d'avant le temps, nous appartient en propre, et nous rejoignons, non pas notre figure, qui n'est rien, mais cette virtualité bienheureuse où nous résistions à l'infâme tentation de nous incarner. »

  • Un livre illustré à partir des aphorismes de Cioran  : il distille ses maximes en se promenant à Paris, l'unique ville où on peut vivre - « c'est la ville idéale pour rater sa vie ». Un aphorisme doit cingler comme une gifle, il faut qu'il soit écrit sous le coup de la fièvre pour devenir un moyen thérapeutique pour se soulager du poids du monde. Surnommé le Diogène du xxe siècle, tant par ses propos qui relèvent des cyniques que pour ses refus des honneurs, Cioran devient ici un personnage de bande dessinée,  le Tintin de la philosophie.

  • Fenêtre sur le rien

    Emil Cioran

    Avec Divagations, ce recueil exceptionnel constitue la dernière oeuvre de Cioran écrite en roumain. Vaste ensemble de fragments probablement composés entre 1941 et 1945, ce recueil inachevé et inédit commence par une sentence programmatique : « L'imbécile fonde son existence seulement sur ce qui est. Il n'a pas découvert le possible, cette fenêtre sur le Rien... » Voilà sept ans que Cioran « [moisit] glorieusement dans le Quartier latin », la guerre a emporté avec elle ses opinions politiques et sa propre destinée a toutes les apparences d'un échec : le jeune intellectuel prodigieux de Bucarest a beaucoup vieilli en peu de temps, passé sa trentième année ; il erre dans l'anonymat des boulevards de Paris et noircit des centaines de pages dans de petites chambres d'hôtel éphémères.
    Fenêtre sur le Rien constitue un formidable foyer de textes à l'état brut, le long exutoire d'un écrivain de l'instant prodigieusement fécond. Dès les premières pages, un thème s'impose :
    La femme, l'amour et la sexualité - terme rare sous la plume de Cioran -, qui surprend d'autant plus qu'il est l'occasion de confessions exceptionnelles : « Je n'ai aimé avec de persistants regrets que le néant et les femmes », écrit-il. On lit aussi, tour à tour, des passages sur la solitude, la maladie, l'insomnie, la musique, le temps, la poésie, la tristesse. Chaque fragment se referme sur lui-même, et l'on note un souci croissant du bien-dire, du style. Peu de figures culturelles, réelles ou non, apparaissent ici, mais dessinent un univers contrasté et puissant : Niobé et Hécube, Adam et Ève, Bach (pour Cioran le seul être qui rende crédible l'existence de l'âme), Beethoven, Don Quichotte, Ruysbroeck, Mozart, Achille, Judas, Chopin, et les romantiques anglais.
    Errance métaphysique d'une âme hantée par le vide mais visitée par d'étonnantes tentations voulant la ramener du néant à l'existence, ce cheminement solitaire et amer trouve encore un compagnon de déroute en la figure du Diable, régulièrement invoqué, quand l'auteur n'adresse pas ses blasphèmes directement à Dieu...

  • « Toute idée devrait être neutre ; mais l'homme l'anime, y projette ses flammes et ses démences : le passage de la logique à l'épilepsie est consommée... Ainsi naissent les mythologies, les doctrines, et les farces sanglantes. Point d'intolérance ou de prosélytisme qui ne révèle le fond bestial de l'enthousiasme.
    Ce qu'il faut détruire dans l'homme, c'est sa propension à croire, son appétit de puissance, sa faculté monstrueuse d'espérer, sa hantise d'un dieu. » Cioran.

  • Divagations

    Emil Cioran

    Recueil inédit, plus riche que ne le suggère son titre, Divagations a été écrit en roumain vers 1945 et constitue un document littéraire essentiel datant de la « seconde naissance » de Cioran à Paris. C'est le tournant de l'après-guerre marqué par une volte-face de la pensée et bientôt par le passage au français. Un lecteur attentif y décèlera de nombreux thèmes et quelques formules, que Cioran traduisit lui-même en français, dans Précis de décomposition (1949). Cet extraordinaire dernier livre, par quoi Cioran voulut en finir avec tout, représente le premier instant de l'âge des contradictions dans lequel l'écrivain est entré.
    Recueil de fragments inscrit dans la lignée du Crépuscule des pensées (1940) et du Bréviaire des vaincus (1944), Divagations rassemble environ 230 maximes et aphorismes. Une première vingtaine de pages de fragments offre au lecteur des réflexions sur la mort, la décadence, la vanité, la souffrance, l'existence subjective, sur un ton qui rappelle Chamfort. La philosophie se pose comme « perception de la vanité » des choses et un combat s'initie contre toutes les illusions (y compris la littérature). Progressivement, les paragraphes tendent à s'allonger : le je, mais aussi le tu, s'ajoutent au nous impersonnel des premières pages, et les deux enjeux principaux du livre sont explicitement approchés : la « décomposition » (physique, morale et historique) et l'impossible idéal sceptique. Cioran critique tous les « fanatismes », toutes les croyances, toutes les fois, religieuses ou politiques.
    Quelques pages semblent permettre d'entrevoir des échappatoires (la femme : « notre chemin le plus long vers la mort »...), mais il reste que le progrès n'est qu'une suite de fictions, Dieu une maladie, et l'espoir « jouer à colin-maillard au-dessus du gouffre ». Sa plume, de plus en plus corsée, tend maintenant à rappeler Baudelaire. Cioran met enfin en valeur le motif du suicide, qui divise l'humanité en assassins et en suicidés, et constitue une précieuse source de libération de soi au sein du calvaire de l'existence. Le livre s'achève sur un exceptionnel autoportrait de l'auteur en « homme en dehors des choses », qui s'est délesté de toute conviction pour mieux se livrer au Néant.

  • Syllogismes de l'amertume se présente sous l'aspect fragmenté d'un recueil de pensées, tour à tour graves ou cocasses. Rien pourtant de moins « dispersé » que ce livre. Du premier au dernier paragraphe, une même obsession s'affirme : celle de conserver au doute le double privilège de l'anxiété et du sourire.
    Alors que dans son premier essai, Précis de décomposition, Cioran s'attaquait à l'immédiat ou à l'inactuel avec une rage lyrique, dans celui-ci il promène sur notre époque, sur l'histoire et sur l'homme, un regard détaché où la révolte cède le pas à l'humour, à une sorte de sérénité dans l'ahurissement. Ce sont là propos d'un Job assagi à l'école des moralistes.

  • «Ce volume rassemble tous les ouvrages rédigés et publiés par Cioran en langue française. Le fossé qui sépare de ce corpus essentiel les oeuvres roumaines antérieures n'est pas seulement linguistique, spatial ni temporel : à la métamorphose complexe de la pensée en exil s'ajoutent, dès Précis de décomposition (1949), un nouvel art d'écrire, de nouvelles exigences stylistiques et un nouvel horizon éditorial, dont Cioran ne se départira pas. On n'entend évidemment pas nier l'existence ni l'importance de l'oeuvre roumaine. Il s'agit bien plutôt de respecter l'unité naturelle et puissante du corpus français, qui avait déjà rendu Cioran lui-même très réticent devant l'idée que l'on traduisît dans sa langue d'adoption ses textes roumains. Le lecteur trouvera ici les dix oeuvres par lesquelles Emil Cioran, devenu E.M. Cioran, écrivain français, s'imposa comme Cioran, l'un des plus brillants stylistes du XXe siècle.
    Il n'eut jamais aucun plan d'oeuvre général ; il avança de texte en texte au gré de ses chaotiques nécessités intérieures, prenant seulement le soin, en des temps de plus en plus espacés au fil des années, de réunir ses écrits isolés dans des volumes cohérents. Syllogismes ou pensées, arrêts ou confessions, examens thématiques ou divagations désinvoltes - que disent ces textes de leur auteur? ne faudrait-il pas qu'il soit philosophe, lui qui n'évolue que dans le présent des sentences? mais ne se contredit-il pas trop, pour un raisonneur, ne serait-il pas plutôt l'écrivain rassemblant des points de vue, sinon des personnages multiples et différents? il ne parle pourtant que de lui-même, tout le temps, quand bien même il commenterait la misère de l'homme, les avantages du squelette ou la pierre de Caillois : n'est-ce pas là le fait d'un poète? et pourtant, ce serait un poète oeuvrant contre son propre lyrisme, pour le renoncement au moi, une manière de moine rongé par son égotisme verbeux : est-ce encore envisageable?...
    On perdrait ainsi beaucoup de temps à tâcher de dissoudre Cioran dans une solution générique ad hoc. N'étant ni ceci ni cela, et tout à la fois, il présente jusque dans cette complexité de nature une attitude récalcitrante et originale, libre comme l'est toute solitude. Les poches soigneusement délestées de toute illusion de pouvoir, de mérite ou de valeur, Cioran réfléchit à sa vie comme à l'existence dans sa totalité, car l'inconvénient d'être né n'est qu'un succédané d'un désagrément plus vaste encore - qu'il y ait quelque chose plutôt que rien.» Nicolas Cavaillès.

  • «Premier devoir, au lever : rougir de soi».
    «Je rêve d'une langue dont les mots, comme des poings, fracasseraient les mâchoires».
    «Frivole et décousu, amateur en tout, je n'aurai connu à fond que l'inconvénient d'être né».
    «Nous sommes tous au fond d'un enfer dont chaque instant est un miracle».

    Une pensée d'une exigence radicale, entre désespoir absolu et humour ravageur.

  • Homme en colère, moraliste à l'esprit corrosif, Cioran place le désespoir au coeur de sa pensée. Dans un style incisif et décapant, il livre ses aphorismes et réflexions sur le temps, la mort, la religion et la condition humaine : «Le plus grand exploit de ma vie est d'être encore en vie».
    Une vision désabusée des hommes et du monde, une lucidité extrême.

  • Premier livre de Cioran alors âgé de 22 ans et habitant à cette époque la Transylvanie. Sur les cimes du désespoir, est un livre plein d'une vitalité noire, né d'une procession de nuits blanches, animé de propos furieux, lyriques, exaspérés, et fiévreux. On y découvre une hâte de s'écorcher, une impatience de découvrir le pire qui donnent à ce premier livre une sincérité infernale .

  • Le crépuscule des pensées est l'un des derniers ouvrage que Cioran rédigea en roumain. Ce livre veut décrire l'envers de cet individu capable de flammes, d'élans barbares et d'explosion.
    La souffrance y est présentée comme un signe d'existence, la destruction, louée comme un principe de création et la conscience, rejetée au profit d'une orgie intérieure, d'une ivresse infinie et exaltée. Quant à la règle de vie qui s'y exprime : Être à chaque instant à la limite de son être, elle amène son auteur à un éloge de l'irrationnel de la vie contre l'esprit.

  • « Cioran avait vingt ans. Vingt ans quand il publiait dans les jounaux roumains, en 1931, les premiers articles qu'on trouvera dans ce recueil. Grand dévoreur de philosophes allemands, il jargonnait un peu à leur manière, mais, quels que soient les sujets abordés, il s'interrogeait - avec quelle maturité pour son âge ! - sur la condition humaine et il en reculait les frontières. Déjà, le Cioran que l'on connaîtra par la suite en France commençait à s'annoncer là : considérations paradoxales, éclairage inattendu des questions traitées, jeu de massacre avec les idées reçues. Amertume et dérision...
    Déjà, son pessimisme foncier étouffait les rares élans porteurs d'espoir, car "y a-t-il sur cette terre quelque chose qui ne puisse pas être remis en question ? Vraiment, Dieu est trop loin." Cioran d'avant, pour mieux comprendre Cioran d'après. » Alain Paruit.

  • Valéry face à ses idoles

    Emil Cioran

    Valéry face à ses idoles Les seuls problèmes que Valéry ait affrontés en initié sont ceux de l'écriture. Son culte de la rigueur se réduit à l'effort vers un éclat abstrait du discours. Ne rien laisser à l'improvisation ou à l'inspiration (synonymes maudits à ses yeux), surveiller les mots, les peser, ne jamais oublier que le langage est l'unique réalité ; telle est cette volonté d'expression, poussée si loin qu'elle tourne en acharnement aux riens, en recherche exténuante de la précision infinitésimale. Il est difficile de se figurer une langue plus épurée que la sienne, plus merveilleusement exsangue.

    Quelques rencontres Pour deviner cet homme séparé qu'est Beckett il faudrait s'appesantir sur la locution «se tenir à l'écart», devise tacite de chacun de ses instants, sur ce qu'elle suppose de solitude et d'obstination souterraine, sur l'essence d'un ëtre en dehors, qui poursuit un travail implacable et sans fin.

    Les débuts d'une amitié J'ai rencontré Eliade pour la première fois en 1932, à Bucarest [...]. Il était alors l'idole de la «nouvelle génération». J'étais étonné qu'il pût approfondir le Sankhya et s'intéresser au dernier roman. Depuis je n'ai cessé d'être séduit par le spectacle d'une curiosité aussi vivante, aussi effrénée.

  • « Comme elle a été grande, la France ! De l'individualisme et du culte de la liberté pour lesquels, autrefois, elle avait versé son sang - elle n'a retenu, dans sa forme crépusculaire, que l'argent et le plaisir. Quand vous ne croyez en rien, les sens deviennent religion. Et l'estomac une finalité. Le phénomène de la décadence est inséparable de la gastronomie. Depuis que la France a renié sa vocation, l'acte de manger s'est élevé au rang de rituel. Les aliments remplacent les idées. Les Français savent qu'ils mangent depuis plus d'un siècle. Du dernier paysan à l'intellectuel le plus raffiné, l'heure du repas est la liturgie quotidienne du vide spirituel. Le ventre a été le tombeau de l'Empire Romain, il sera inéluctablement le tombeau de l'Intelligence française. Rien n'est plus gênant que de voir une nation qui a abusé - à juste titre - de l'attribut « grand » grande nation, grande armée, la grandeur de la France - , se dégrader dans le troupeau humain haletant après le bonheur. La France n'a plus de destin révolutionnaire, parce qu'elle n'a plus d'idées à défendre. Les peuples commencent en épopées et finissent en élégies. » Cioran De la France fut écrit en roumain en France, en 1941. Cioran trentenaire, auteur de cinq livres, aime avec scepticisme, déteste avec amour et joue de la plume avec maestria. Le portrait qu'il fait de la décadence de la France est d'autant plus cinglant, qu'il est dramatiquement actuel.
    Ce texte émaillé de mots en français, laisse percevoir le tournant dans l'écriture de Cioran, qui décide quelques années plus tard d'abandonner la langue roumaine.


  • des larmes et des saints, écrit à vingt-cinq ans en roumanie, a été entièrement remanié par cioran lui-même en 1987, en collaboration avec sa traductrice sanda stolojan dans cette langue qui a fait de lui ce qu'il est, par l'effet de freinage et de contrôle imposé à ses excès, à ses violences et à ses éclats.


  • Le Bréviaire des vaincus fait partie de ces oeuvres marquées par une étrange destinée. Cioran le composa pendant la guerre, en roumain, dans le décor de ce Paris occupé où il n'avait pas encore pris la décision de ne plus écrire qu'en français. À l'époque, il vient de quitter définitivement son pays natal - mais c'est toujours dans sa langue maternelle qu'il fixe ses pensées, qu'il crée.
    Le Bréviaire est le dernier texte de Cioran rédigé en roumain : un livre d'abord voué à être publié puis « oublié » par son auteur durant quelque quarante ans ! En 1993, Alain Paruit offrit une magnifique traduction de ce Bréviaire que Cioran, devenu écrivain de langue française, avait pour lui-même jugé en 1963 « illisible, inutilisable, impubliable ». Mais si le grand traducteur avait contribué à sauver de l'oubli l'oeuvre-charnière de Cioran, il ignorait alors l'existence d'une seconde partie, découverte seulement après la mort de l'écrivain, en 1995.
    C'est cette seconde partie, demeurée totalement inédite, que nous proposons aujourd'hui. Imprégnée du même souffle que la première, elle enregistre les oscillations d'une identité qui se cherche, s'échappe, aspire sans cesse à s'affirmer - fût-ce dans l'excès ou dans le paroxysme de la contradiction. Véritable « journal » de l'esprit de Cioran, l'oeuvre explore - souvent avec poésie, parfois avec lyrisme - les nuances d'un désespoir unique, porté par la « malchance » d'être né roumain, impuissant à accepter les limites de la raison comme celles de l'amour, interrogeant sans répit Dieu et sa possible absence, mais saluant encore « le charme fou de l'irréparable » pour puiser enfin dans la musique un antidote efficace contre l'ennui, ce « triomphe absolu de l'Identité ».
    Le curieux destin de ce Bréviaire, seconde partie, aurait sans doute amusé son auteur ; il est pour nous l'occasion d'en savoir davantage sur le cheminement intérieur d'un homme qui s'apprêtait à faire l'expérience d'une autre patrie, c'est-à-dire - selon ses propres conceptions - d'une autre langue.

  • Sans jamais se départir d'une liberté de ton à la fois incisive et drôle, cet échange épistolaire mêle anecdotes et réflexions métaphysiques, évocations d'accidents quotidiens et jugements sur l'histoire contemporaine, récits de potins littéraires et réflexions diverses sur la difficulté d'écrire, souvenirs et états d'âme, confessions et accès de rage.
    D'abord témoignage d'une profonde amitié, il est pour le lecteur l'occasion de (re)découvrir un Cioran d'une extrême bienveillance, s'inquiétant, par exemple, de l'état de santé de son ami et lui prodiguant des conseils si précis, si éclairés qu'on les dirait inspirés du Vidal ou extraits de quelque ordonnance médicale ! Qu'on se rassure pourtant : le Cioran attentionné, plein d'affection qu'on sent au fil des lettres sait, ici encore, régaler son destinataire de formules sarcastiques, de pointes assassines qui sont autant de coups de gueule poussés contre l'homme et l'univers.
    Guerne n'étant pas en reste sur le sujet et jouissant d'une plume tout aussi tranchante, le lecteur savoure l'énergie qui se dégage de ce dialogue à la fois vif, chaleureux et imprégné de culture.

  • C'est en raison de son importance capitale dans le débat historique comme dans l'itinéraire intellectuel de Cioran, que cet ouvrage a été publié. Cependant il convient de préciser que certaines idées exprimées ici peuvent choquer, et n'entraînent en aucun cas l'adhésion de l'Éditeur. Plus de soixante-treize ans après sa première publication, le troisième livre de Cioran reste la source de plus de commentaires et de polémiques que l'ensemble de son oeuvre, soulève encore aujourd'hui des interrogations pressantes. Son engagement politique d'alors a rejailli sur son oeuvre et il serait aussi dangereux de n'avoir accès à sa pensée, qu'à travers son rapport au nationalisme que de refuser de prendre en considération cet engagement.

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